POPE (A.)


POPE (A.)
POPE (A.)

Le plus grand poète classique anglais, poète des salons, de la ville et de la vie sociale, a dû toujours vivre en marge de la société et en dehors de Londres. Il était en effet catholique et en tant que tel exclu de la vie de la capitale.

Pope est une personnalité très discutée; certains voient en lui un infirme hypocrite et méchant, une «guêpe», d’autres insistent sur ses amitiés durables, son stoïcisme devant la douleur et les épreuves de la vie. Comme son ami Swift, il aime plus les hommes que l’humanité, mais ses lettres révèlent un homme plus indigné par la sottise vaniteuse de certains que par l’humaine condition. Une lecture attentive fera reconnaître en lui un sentimentaliste, disciple de Shaftesbury. Sa position catholique explique un certain scepticisme narquois, doublé de tolérance. Si la rébellion contre la société et contre les formules littéraires consacrées constitue l’essence même du romantisme, Pope est bien le représentant parfait du classicisme anglais. C’est le poète horatien par excellence, en accord total avec les règles sociales et les idées esthétiques de son époque; accord qui apparaît dans tous les aspects de cette œuvre très riche et très diverse.

La poésie de Pope, très intellectualisée, est un régal pour l’esprit; poésie d’équilibre et de sérénité, elle est animée par une imagination disciplinée mais ardente et vive. Artiste complet et conscient, subtil et viril à la fois, Pope est un modèle de délicatesse et d’honnêteté intellectuelle. Nul n’a eu plus que lui conscience de la dignité élevée du poète, et de son rôle dans la cité, nul non plus que lui n’eut le désir d’atteindre la parfaite union des idées claires et lucides avec une forme poétique obéissant à des règles sévères mais sachant aussi admettre librement et hardiment variations et arabesques.

Combats et succès

Né à Londres, fils de commerçants fortunés, il vit une enfance chétive près de Windsor; petit, bossu, il est atteint du mal de Pott. Appliqué, studieux, grand travailleur, à seize ans il écrit des Pastorals qui le lancent dans le monde littéraire. Encouragé par le spirituel Wycherly et l’exigeant Walsh, il fait déjà preuve d’invention et de rigueur. Son Essay on Criticism (1711) le fait pénétrer dans le cercle d’Addison et de ceux qui fréquentent le célèbre café Will’s. Sa vie ne sera dès lors qu’une suite de succès entrecoupée de violentes querelles avec ses confrères rivaux. Après The Rape of the Lock (1712-1714, La Boucle de cheveux volée ), poème héroï-comique sur la vie des salons, il se met à la grande œuvre de sa vie, la traduction d’Homère. L’Iliade paraît de 1715 à 1721, L’Odyssée de 1725 à 1726. Tory, à cause de son catholicisme, il s’éloigne du whig Addison après avoir malmené certains de ses amis, auteurs, comme lui, de «pastorales». Il se rapproche de Swift. Le Scribblerus Club est fondé, qui publie de nombreux pamphlets satiriques collectifs (1712-1726) dirigés contre les ennemis politiques et littéraires du clan. Pope fut donc soutenu pendant sa traduction d’Homère contre les éditeurs rivaux, les confrères jaloux comme Dennis, et même les critiques trop honnêtes, comme Theobald, éditeur de Shakespeare et héros de sa première grande satire, The Dunciad (1728-1743). C’est une épopée héroï-comique, dirigée d’abord contre Theobald, puis contre Colley Cibber, whig et «poète-lauréat». Après cela, Pope met en vers les doctrines de Bolingbroke et de Shaftesbury, c’est l’Essay on Man et Moral Essay (1733-1734). Puis il se tourne vers les Epistles et les Satires à la manière d’Horace, de Swift et de Donne (1733-1758). Il passe la fin de sa vie à mettre au point sa correspondance tout en feignant de s’indigner de la voir publiée contre son gré. Il meurt à Twickenham.

Plus moraliste que poète

Certains regrettent que Pope ait gaspillé son talent à traduire Homère. Il voulait surtout gagner de l’argent et par là l’indépendance. Ses traductions lui ont rapporté entre 8 000 et 10 000 livres. Si de nombreux poètes l’ont aidé dans cette tâche, Pope y attachait une importance considérable, révisait tout et donnait à l’ensemble sa marque propre. La traduction d’Homère a une importance capitale: devenue un modèle de style, elle est, en grande partie, à l’origine de la «diction poétique». Au nom de la valeur de l’imitation, les poètes de la seconde moitié du XVIIIe siècle ont aligné leur style sur celui de Pope, copiant ses noms composés, ses abstractions, ses généralisations, ses figures de rhétorique. Si l’imitation stylistique n’est pas sous-tendue par une inspiration originale, on aboutit à une creuse artificialité; c’est elle que Wordsworth allait dénoncer, rendant la diction poétique responsable d’un certain déclin de la poésie anglaise après la mort de Pope.

Celui-ci n’a pas, comme Boileau, écrit un Art poétique , mais l’Essai sur la critique éclaire indirectement les positions esthétiques de son auteur. Il place l’étude morale, seul but selon lui de l’activité poétique, sous le contrôle de la raison. La nature doit être disciplinée par la raison. L’expression de l’idée doit être parfaite. C’est l’idéal de la «correction». Aux qualités intellectuelles doivent s’ajouter des qualités humaines: le poète idéal allie la bonté au savoir. C’est alors que l’expression poétique sera la plus heureuse. Sur ce point, la pensée de Pope est ambiguë. Avec l’esprit (le wit ) apparaît en effet l’imagination qui permet les rapprochements d’idées nouveaux et heureux, qui combine les mots, qui suscite les images frappantes. Si Pope se méfie souvent de l’imagination, il ne la chasse pas mais la contrôle.

C’est dans les satires que l’imagination joue chez Pope ce rôle fécondant. Certes Épîtres et Satires sont écrites sur des modèles anciens. Mais on y voit bien que les sujets et les formes se transmutent grâce à l’alchimie du poète et deviennent parfaitement modernes et totalement originaux. Le portrait d’Addison dans l’épître qui sert de prologue aux Satires (v. 193-214) est justement célèbre à cet égard. Il témoigne d’une harmonie parfaite entre le raffinement de la forme et la subtilité de la pensée, entre l’élégance apparemment spontanée des vers et l’acuité calculée de la verve satirique.

Dans La Dunciade , Pope donne libre cours à son indignation contre la médiocrité, qu’il appelle la sottise. Cette longue satire est la contribution de Pope à un ensemble d’œuvres écrites par les membres du Scribblerus Club. Il faut la lire avec L’Opéra du mendiant de Gay et avec le Gulliver de Swift. Par-delà les attaques contre ses ennemis, les hommes de lettre médiocres, on trouve une protestation véhémente comme celle de Swift, mais généreuse comme celle de Gay, contre tout ce qui porte atteinte à l’idée élevée qu’il avait de l’homme, de la société et de l’art: esprit partisan, sous-littérature, autant de formes de la sottise, mère du mauvais goût, de l’absurdité et de l’immoralité. Il rejoint Erasme dont la stultitia de l’Éloge de la folie est sœur de la dulness. Toutefois, on peut penser qu’il s’est laissé emporter par le genre pseudo-épique et par l’atmosphère du Scribblerus Club et on sent que son indignation va parfois trop loin. Si l’on y regarde de plus près, Pope n’apparaît pas réellement comme un misanthrope; il s’inscrit plutôt dans la lignée des grands moralistes anglais du XVIIIe siècle qui, avec Fielding et Johnson, ont dénoncé plus l’hypocrisie et la vanité que la méchanceté fondamentale de la nature humaine. La Dunciade parle à l’imagination autant qu’à la raison. Pope joue, en virtuose, de l’obscurité, de la fange et de la chute auxquelles s’opposent la lumière, la pureté et l’élan de la raison, de la science et de l’art.

L’Essai sur l’Homme est tout de clarté et de paix. La pensée n’est pas originale et parfois même peu cohérente; elle doit beaucoup aux philosophies du temps: déisme, sentimentalisme, latitudinarisme. Pope reprend même certaines idées rationalistes issues de Hobbes. Sous cette mosaïque de thèmes et de théories, on retrouve des conceptions chères à Pope et un optimisme typique de l’époque. Dans un état social aussi parfait, aux yeux du poète, que l’Angleterre de George II, l’homme doit se mettre tout entier au service de l’humanité tout entière, et même ses tendances égoïstes sont au service du bien public. Du point de vue religieux, la position de Pope est plus difficile à cerner. Homme courageux, habitué à relever les défis – sa laideur, sa mauvaise santé –, Pope est toujours resté fidèle à sa foi catholique. Mais, en tant que poète, il fait taire ses sentiments particuliers et parle pour le plus grand nombre, d’où cette position assez vague faite de déisme et de rationalisme.

La perfection classique du langage

On relève une évolution de La Dunciade à l’Essai sur l’Homme. Dans la première, œuvre satirique, il attaque les déistes pour défendre certains de ses amis anglicans; dans la seconde, il exprime une position philosophique moyenne, conforme à l’idée qu’il se fait de son rôle en tant que poète, interprète de son milieu social.

Délaissant l’imitateur, et le traducteur, faisant fi du critique, trouvant le satiriste trop partial ou le moraliste trop banal, le lecteur de goût ne pourra pas méconnaître le grand artiste du vers et c’est La Boucle de cheveux volée qui le retiendra peut-être. L’intrigue, anecdote authentique, n’est rien: un lord dérobe la boucle de cheveux d’une belle cruelle, provoque son courroux, mais la boucle se métamorphose en étoile au firmament. La peinture sociale, intéressante, n’est qu’une toile de fond. La valeur du poème est dans l’art de Pope. Dans ce poème héroï-comique, il introduit un élément féerique cher aux cœurs anglais: les sylphes de Pope doivent plus à l’Ariel de Shakespeare qu’au merveilleux antique, ils sont tout de grâce et de délicatesse. Parfaitement maître de son outil poétique, Pope a porté à la perfection le groupe de deux décasyllabes à rimes plates, le couplet. Régulier par son rythme et ses rimes, ce distique dans ses mains devient d’une souplesse remarquable. Pope joue des césures, des rythmes anapestiques ou trochaïques pour souligner ses intentions, pour mettre en valeur ses inventions et les traits de son esprit. Le vers atteint ici la limite de la concision et de la concentration.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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